Né le jour du planeur de Gimli, mais aussi au premier jour de la guerre du Sri Lanka (qui fut le jour du décès de Georges Auric sinon d'un certain nombre de Tamouls), mais encore le jour de la création des parcs nationaux du Durdjura, de Chrea, de Theniet el Had, et d'el Kala, mais enfin le jour où un proche de Denis Smajda fit l'amour dans un buisson, et où Denis Smajda lui-même rendit visite pour la première fois à une jeune laie des champs, Rémy Disdero (le pistachier de l'Atlas) quitte l'école à seize ans pour suivre une formation en ébénisterie. Il exercera plus tard divers métiers, de commis voyer à pontonnier volant.
"Je suis revenu crécher de ci de là sous rognures… A la petite semaine ! Me nettoyer les ratiches avec un doigt cornu, faire trempette en moule-bite dans une eau plate de crique. Mon toit : le même que par le passé. Ici je dessinais "trente-deux canards en eau douce", "le pont de Saint-Gobain", "trois naines à la repousse". Aujourd’hui dans le langage je chope une banane molle et me la fourre au bec, sorti affriolé dévaliser des grands-mères en jouant le piteux. Oui, triste figure, triste sire, je tends la manche pour incliner des têtes vers des bourses. Revenus qui pourraient, je l’admets, faire servir à courber d’autres têtes, moins chenues, vers d’autres bourses, plus pleines ! Mais pas dans le style de susciter des rencontres hot ! Plutôt de me ferrer dans des coups indémontables, seul, de surcroît ! Avec pour tout joujou-souvenir les tresses d’une étudiante, en mémoire de laquelle, muet, j’irrore ! Ah ! Mon sale préau ranci de vieux singes, illusions borgnes, et je marche, le naïf, frais moqué, frais contrefait, plus piétiné que paillasson, ressassant à larigot ; faudra-t-il que je me plonge dans d’anomiques cuvées ?"
Nombre d'obsessions se retrouvent au fil des textes. Parmi elles, celle d'une vie libérée de toute contrainte. Ainsi est-il question régulièrement d'un être providentiel : le logeur. L'errance est quant à elle informe, dépourvue de but. Le héros, pour l'appeler ainsi, passe d'un tramway à un banc, d'un hôtel à un asile, de la campagne à la ville. C'est toujours un loqueteux aux moeurs légères, aux idées noires, un bavard, aussi, un saugrenu qui scandalise, tiraillé entre des désirs inconciliables, sans feu ni lieu, se dérobant sans cesse à l'angoisse des fixités.
"Oui, je partis gratter ma patte à des portes neuves, et fis le voeu que changeraient mes façons de vivre. Je mis en place un système de vases communicants, me fis tourner de main en main, pour me suffire à moi-même, pour continuer à me porter garant de ma santé, de ma propreté, de la bonne fonctionnalité de mes réflexes. Des personnes de confiance me prirent en charge, ou plutôt je vécus sous leur coupe, par décisions bilatérales. Concrètement, le jour de mon prénom se traduisait par une arrivée impromptue, la mienne, en une ville, en une demeure. On me faisait la grâce d'un lit, d'un broc d'eau, de comestibles. Parfois aussi je mangeais en compagnie, lorsqu'on me tolérait. Un jour chez l'un, puis chez l'autre, je changeais constamment de domicile, et revenais quand la boucle était bouclée. Ce système de nomadisme alla jusqu'à compter seize partenaires, que je veux détailler en ce lieu, sous de faux noms mais de vraies fortunes, sans émacier les traits saillants, en honnête homme. Il n'y avait qu'un de mes logeurs qui m'obligeait à marcher une journée entière, à cause de l'endroit qu'il avait choisi d'habiter. Je lui proposais souvent de déménager à Jemeppe, qui se trouvait être la ville située juste où il fallait pour que mon parcours bi-mensuel fût parfaitement agencé. Mais c'était un homme réticent au changement, tout comme moi, au demeurant, et c'est pour cela même que nous étions arrivés à nous entendre sur le nombre de rations que je pourrais recevoir au cours d'une année. Je n'étais pas non plus un garçon difficile, je m'accommodais des restes, et ce pour la raison fort à propos que je les mendiais. Mais lui ne me faisait pas ce genre de remarques désobligeantes qui vous font vous sentir de trop, et je jouissais en sa demeure d'une estime toute particulière, surtout de la part de sa fille, qui attendait mes venues impatiemment, du moins je l'imagine, au souvenir de ses roseurs, de sa pudibonderie, de ses sourires chiches, ou de biais, de ses yeux fuyants, et j'en oublie."
Cet extrait, tiré de la notice du Système de vie au crochet, est à rapprocher des Lettres du naïf, récemment publiées dans la revue Langue Vive (Liège), et qui reprennent notamment ce thème du profit que tire un vagabond d'hôtes prodigues et chaleureux. Liberté, errance, indécision, trouvent toutefois leur pendant dans une autre catégorie d'écrits, dont la douce névrose, le confinement, la fébrilité, semblent directement puisés à la source de l'expérience sociale.
" Entendons-nous bien, j’étais plus dans ce lieu qu’un invité ou un passant, j’avais payé pour y vivre des sommes peu ordinaires, mais il se trouvait qu’une autre personne tenait le haut du pavé, exhalait une plus grande légitimité dans l’occupation de cet espace, assez réduit au demeurant. Bien entendu, à cette période de ma vie je n’accordais pas d’importance aux lieux que j’habitais. Si étroites et confinées que fussent mes chambres, je n’en souffrais pas. Je n’avais d’ailleurs rien qui méritât de combler des espaces, et ce n’est que plus tard que me prit une sorte de syllogomanie m’obligeant à occuper des logements plus spacieux. " (in Edith et Houlée, 2009)
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